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Une sonate en état de jazz, comme une personne en état
d'intoxication, d'hystérie, d'amourachement, ou de grâce,
n'est pas dans un état normal. Le choc subi, les conséquences,
les palpitations, l'excès d'enthousiasme, et la soûlerie
de cerveau, l'obligent à fonctionner dans une logique cubiste,
qui n'est lucide que dans une certaine folie.
J'ai fait subir la contamination du jazz à une composition construite
sur les bases classiques. Quatre tempéraments, influencés
par des lieux différents - Buenos Aires, New York, la Nouvelle
- Orléans, et Rio de Janeiro - s'unissent par un langage commun
qui évoque les années 25, mais dont l'écriture
s'inspire du jazz des annees 50: Le tango, le charleston, le blues,
ou la samba, renferment, certes, leurs pathologies individuelles, mais
aussi, et surtout un genre spécifique qui, au delà d'un
rythme ou d'un style, les précise - et diffère - organiquement.
Le tango, joué traditionnellement par une petite formation, composée
de piano, accordéan, batterie et violon, s'exerce sur un rythme
à quatre temps. L'automatisme voulu des accords répétitifs
et implacables, lui confère un accent de fatalité. Semblant
vouloir échapper à un éventuel emprisonnement,
une mélodie crée son propre parcours comme si son existence
dépendait de la liberté de son style. La juxtaposition
de ces deux éléments contradictoires crée un effet
pathétique. Dansé, le tango oblige deux corps enlacés,
absorbés l'un par l'autre, à se plier, se ployer, se casser,
se tordre, et se renverser, au seul accent d'une note, d'un mot, ou
d'une harmonie, précis. Le mélo n'est jamais loin, mais
le résultat reste dramatique.
Comme base d'inspiration, j'ai retenu principalement deux éléments:
le pathos, et un certain style déclamatoire. L'annotation de
ce mouvement, intentionnellement marqué à trois temps,
efface la dominante du rythme. Toutefois si l'on décomposait
les mesures par groupes de quatre, on retrouverait naturellement la
permanence nécessaire d'un coeur qui bat à quatre temps;
ainsi l'effet, au ralenti, crée une certaine irréalité,
comme un souvenir ancien, sentimental mais figé.
Le charleston, en revanche, est une danse essentiellement dépendante
de la géometrié de son rythme. La mélodie, les
mélodies et les harmonies, reléguées au deuxième
plan, restent inconséquentes. Le charleston se danse isolément,
le couple détaché l'un de l'autre. Son rythme syncopé
et systématique, voulu mécanique, a pour effet (sonore
et visuel) de rappeler l'accélération, même la brusquerie
accidentale d'images de films muets de la même époque,
L'élégance n'en est pas exclue, mais ce qui prédomine
est la soif de l'amusement et l'appétit du rire.
Le blues est avant tout un cri de solitude, parfois un aveu d'esseulement.
Une voix, un saxophone, une trompette, une clarinette-solo cherchent
à le dire et à se faire entendre dans un cercle isolant.
Un fond rythmique pou articulé, des harmonies sous-jacentes,
floués et troubles, mais sophistiquées parce que construites
d'une certaine manière, inspirent le vague à l'âme.
Pour la mélodie, c'est le chemin que parcourt un serpent dans
le désert, pour y mourir. Le blues se danse à deux, sans
précision rythmique, mais avec un sens de continuité cadencée.
Le couple uni glisse, hésite, titube, chancelle, se fige, recommence,
comme s'il était au bord d'une séparation définitive.
Le climat est d'une infinie mélancolie. La couleur tonale est
celle de la nuit.
Avec la samba, c'est le soleil des Tropiques qui éclate. Un mélange
de rythmes à leur paroxysme et d'harmonies luxuriantes la maintient
en un vertige sensuel constant. Les mélodies, étroitement
liées aux climats harmoniques, évoquent, racontent, revendiquent,
au condamnent le souvenir d'un passé recent, ou lointain, d'un
corps aimé et perdu, d'une plage connue ou rêvée.
Cette sensation ressentie porte un nom précis au Brésil
- Saudade. Plus physique que «nostalgie», plus ambigue que
Sehnsucht (la recherche du revoir, en allemand) le mot reste intraduisable,
le saudade étant un état d'âme tribal, dont l'aveu,
verbal, plastique ou sonore, reste énigmatique, même au
niveau d'une expression rituelle. Ainsi il garde son mystère
et son attirance à travers un filtre d'hypnose.
Pour conclure, ayant tant insisté sur les états d'âme,
d'intoxication, de contamination, de soûlerie, de paroxysme, d'hystérie,
de palpitations, et de folie, dont se nourrit cette composition, je
me trouve dans l'obligation urgente de devoir jurer sur mon honneur
avoir écrit cette Sonate en état de sobriété
indiscutable!
Cette oeuvre a été créée par Cyprien Katsaris
le 6 juin 1984 au Festival International d'Echternach au Luxembourg,
© Alexis Weissenberg
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